Auteur prolixe, sa plume couvre les principaux thèmes liés à l’islam. Quiconque a lu sa traduction du Coran — à ne pas confondre avec celle du complexe du roi Fahd —, sa biographie du Prophète et son Initiation à l’islam en est conscient. Quiconque a lu ses innombrables articles, ou ne serait-ce qu’une poignée d’entre eux, en est convaincu.
Lire ses articles — en plus des trois livres précédemment cités, entre autres — est un bon moyen de se familiariser avec ses idées et même de s’en imprégner.
Pour faciliter l’accès aux travaux de ce cheikh aux connaissances si profondes, les éditions Al Bayyinah ont choisi un certain nombre d’articles et les ont répartis en quatre grandes thématiques : droit et usûl al-fiqh, islam et pratiques, histoire musulmane, et politique musulmane et problématiques contemporaines.
À travers plusieurs écrits, le professeur Hamidullah examine l’histoire des sources du droit islamique, analyse celles-ci, concluant à l’existence d’une dizaine de sources du droit en islam. Le droit islamique international étant une de ses spécialités, il dédie à cette thématique trop peu abordée plusieurs articles, allant même jusqu’à traiter de la question de l’arbitrage international en droit islamique, en s’appuyant sur l’histoire de ce qu’il appelle « la première guerre civile », entre ‘Alî et Mu‘âwiya.
Mais ce n’est pas tout. Maîtrisant les sciences islamiques, il aborde les rites fondamentaux de l’islam, comme la prière, le jeûne ou encore le pèlerinage à La Mecque, non seulement dans leur dimension formelle, mais aussi symbolique et spirituelle.
Il écrit même sur des questions inter-religieuses, montrant ainsi que s’il incombe au musulman d’apprendre sa religion, il lui faut aussi s’intéresser au monde qui l’entoure.
En histoire islamique, thématique sur laquelle il se penche souvent, il ne se limite pas à un retour sur les événements du passé, il prend soin également de réfuter, à chaque fois que c’est nécessaire, les faussetés propagées par certains orientalistes. Il étudie, en outre, dans plusieurs articles, la diplomatie au temps du Prophète, mais aussi des califes bien-guidés, question qu’il maîtrise parfaitement, puisqu’il soutient, en 1935, à Paris, une thèse qui est toujours la référence en français sur le sujet.
Mais la connaissance doit permettre à celui qui la détient d’éclairer le présent. Ainsi, le professeur Hamidullah écrit sur des questions contemporaines comme les droits des musulmans dans le monde, l’économie moderne, la tolérance religieuse, etc.
Un précédent recueil, Textes fondateurs de l’islam, publié aux éditions Héritage en 2022, regroupait, comme son sous-titre l’indique, des articles sur l’« authenticité du Coran » et la « codification du hadith ».
On le voit, les sujets traités par le professeur Hamidullah sont variés. Mais ce qui caractérise ses écrits, c’est son vaste savoir de cheikh musulman traditionnel, couplé à sa méthodologie d’universitaire rigoureux.
Au fur et à mesure de la lecture des articles rassemblés ici, il apparaît clairement que le professeur Hamidullah ne se contentait pas de rendre compte de l’état des connaissances dans les différentes thématiques abordées. Il poussait plus loin la réflexion, prouvant ainsi que la véritable connaissance est vivante et vivifiante, et non pas qu’un entassement d’informations collectées.
Le lecteur doit s’inspirer des qualités du cheikh qui sous-tendent ses écrits : piété, humilité, curiosité, rigueur intellectuelle, esprit critique, esprit d’analyse, esprit de synthèse, et tant d’autres.
Et cela passe, entre autres, par l’étude des textes réunis dans les quatre volumes de cet ouvrage.
Morad Benmohand
Voilà vingt et un ans que le professeur Muhammad Hamidullah nous a quittés, bien qu’il ne cesse de nous accompagner quotidiennement par le savoir qu’il nous a laissé. Son héritage est tel qu’une vie ne suffirait pas pour l’explorer entièrement. Il n’est pas une science sans qu’il n’ait écrit à son sujet. Il parcourut de nombreux pays à la quête de manuscrits et fit avancer le monde de la recherche par des apports considérables. Il fut un homme simple, discret, maigre, mais certainement un des plus grands savants de ces dernières années.
Il aura marqué par sa douceur, sa piété et sa disponibilité toutes les personnes qui l’ont rencontré.
Né en 1908 à Hyderabad dans une famille de savants, Muhammad Hamidullah fit ses premiers pas dans l’apprentissage à l’école Osmania. Le cursus proposé était très avancé pour l’époque et dispensait un enseignement tant dans les diverses sciences islamiques que dans les sciences dites profanes.
À vingt et un ans, il quitta son pays pour l’Allemagne où, en neuf mois, il soutint une thèse sur l’islam et le droit international.
Il se rendit ensuite à Paris où, en un an, il en soutint une autre consacrée aux Documents sur la diplomatie musulmane à l’époque du Prophète et des khalifes orthodoxes1.
Enfin, il s’installa à Londres pour soutenir une troisième thèse, mais le délai d’attente de trois ans pour les étrangers lui parut trop long.
Il renonça à sa soutenance, mais profita de son séjour pour étudier les manuscrits conservés au British Museum. Il y découvrit des archives que l’on pensait perdues. Après les avoir recopiées, il les fit rééditer à son retour à Hyderabad.
Continuant son voyage, il se rendit à Médine où il fit valider sa mémorisation du Coran par une ijâza, il déclara plus tard : « C’est le diplôme dont je suis le plus fier. »
Profitant de son séjour en Arabie saoudite, il enquêta sur les lieux où se déroulèrent les grandes batailles du Prophète, photographia les différents sites qu’il visita et publia le résultat de ses recherches dans un livre illustré par ses soins.
Il continua son périple en se rendant en Algérie et au Yémen. Curieux de tout, il parcourut à dos d’âne les zones montagneuses du Yémen pour se procurer un manuscrit d’usûl al-fiqh, qui fut publié par la suite par Henri Laoust.
De retour à Hyderabad, il débuta l’enseignement de la théologie jusqu’à l’annexion de son pays par l’Inde. Choisi pour aller plaider la cause de son peuple à l’ONU, il n’obtint aucun résultat satisfaisant et quitta son pays, préférant être apatride plutôt que reconnaître la domination de l’Inde.
Établi à Paris, il fréquenta La Sorbonne et le Collège de France. Il devint alors l’interlocuteur des plus grands orientalistes. Il travailla à leur exposer des pans entiers du patrimoine islamique qu’ils ignoraient et il n’hésita pas à déconstruire leurs idées préconçues. À titre d’exemple, certains d’entre eux remettaient en doute les informations rapportées par les grands historiens de l’islam, les accusant d’être au service du pouvoir.